
À la manière du livre Voyage autour de ma chambre, l’oeuvre de Benoît Piéron explore ce qui se révèle dans des espaces aussi ordinaires qu’une chambre d’hôpital, une salle d’attente ou une laverie. Il développe un travail attentif aux systèmes de représentations, nourri par des expériences liées à la maladie. Pour son exposition « Vernis à ombres », cette attention portée aux sensations prend un sens nouveau, notamment depuis la découverte récente de son intersexuation*.
Entre théâtre d’ombres et lampadaires à paillettes, ses oeuvres sont des dispositifs contemplatifs qui stimulent nos sens mais qui nous racontent aussi des histoires d’effacement, de couleurs indéfinissables, de manucure au Tipp-ex, de plaisir et de désir autour de corps que la société normée tend à désexualiser, corriger et invisibiliser. Dans cet entretien, comme dans la vie, Benoît Piéron est genré tantôt au masculin, tantôt au féminin.
Pour commencer, pourriez-vous nous présenter les grandes thématiques qui traversent le travail de Benoît Piéron ?
Benoît Piéron a créé un univers autour de ce qu’il appelle ses « maladies de compagnie ». À l’œuvre, le projet de réappréhender des expériences de vie. Il meten lumière le temps différé dans le quotidien d’une personne malade, ainsi que les asymétries de pouvoir générées par la maladie. Repartant de l’expérience de l’attente et déployant ses potentiels, il conçoit par exemple des salles d’attentes, mais aussi des laveries qui deviennent des sortes de dispositifs optiques. Les couleurs et lalumière cliniques s’y transforment, elles se pigmentent et s’illuminent différemment pour donner lieu à des perceptions hallucinatoires, parfois kaléidoscopiques.
La pratique du détournement est ainsi essentielle à son travail. Elle opère une mise à distance, un décalage avec des espaces reconnaissables, créant un genre d’inquiétante étrangeté, qui distend l’attention.
Pouvez-vous nous parler de ce nouveau projet d’exposition pensé pour le Palais de Tokyo ?
Benoît Piéron : À l’expérience de la maladie s’est ajoutée une nouvelle couche de sens, celle de la découverte de mon intersexuation. C’est à partir d’elle que s’articule ma proposition. L’intersexuation estle fait d’être né·e avec des caractéristiques chromosomiques, génitales et/ou hormonales, qui ne correspondent pas aux définitions binaires du masculin et duféminin. C’est un tabou dans notre société, alors qu’elle concerne 1,7 % de la population. C’est une histoire de violence, de correction et d’effacement qui s’est écrite autour de ce mot.
Si les questions de genre étaient déjà présentes dans mon travail, une reconfiguration s’opère : elle engage à notamment repenser les enjeux de formes et de langage.
Comment ces questions se manifestent-elles dans ton travail ?
BP : Cela part d’une expérience personnelle : la violence de la langue sur les corps. Ces mots qui fixent, qui enferment et parfois ne suffisent pas. Depuis la découverte de mon intersexuation, mon rapport au monde s’est effrité, les lignes se sont brouillées. Par exemple, depuis que je souhaite pouvoir être désigné à la fois par les pronoms masculin et féminin, cela crée un effetde perturbation, un bug, un glitch*, qui est celui qui se diffuse dans l’espace d’exposition.
Pour l’exposition, j’ai écrit le mot « Intersexe » au Tipp-ex sur les murs de l’institution. Cette fresque intitulée «Fluide correcteur» est pour moi une manière de faire mon coming out. Le Tipp-ex revêt un ensemble de significations: les dossiers médicaux corrigés, l’objet de l’erreur enfantine, la parole tue ou rendue taboue – globalement, c’est une histoire de l’effacement, notamment institutionnel, qui se raconte de cette matière. Mais le Tipp-ex peut aussi se rapporter à la création d’un autre rapport au temps : celui de l’amusement, du temps non normatif, distendu, proche du crip time. Et puis, c’est aussi le premier vernis à ongles que tu t’appliques quand tu t’ennuies en cours. Le Tipp-ex renvoie ainsi à la fois à l’effacement propre à l’histoire de l’intersexuation et à la possibilité d’y ré-introduire du jeu, un rapport distendu au temps et à l’espace. Il y a cette idée de fixation du langage, une violence face au flou des situations, qui cherche aussi à être rendue visible. Les mots d’aujourd’hui ne sont plus ceux de demain, d’où l’idée d’écrire au Tipp-ex.
Le reste des œuvres semble au contraire très lié à cette sensation de bug, cet effet glitch, notamment la série de lampadaires pailletés.
BP : Ce qui m’intéresse, c’est non pas de manipuler l’éclairage pour cultiver la peur, mais plutôt de chorégraphier des flux qui diffractent la lumière et qui permettent de passer de meilleures heures – même si c’est simplement grâce à une veilleuse posée sur la table de chevet de l’hôpital. Les lampadaires sont des veilleuses à l’échelle de la ville, les outils d’une veille collective. Ils créent des espaces de contemplation qui permettent de s’extraire du temps normé. Ils renvoient aussi à cette profondeur abyssale de la nuit, de son velours, de son vertige – lequel est aussi celui de la dysphorie de genre dans laquelle j’ai été pris l’été dernier. Cetteinstallation permet, en un sens, de se mettre dans la tête de quelqu’un·e qui vit une expérience de désorientation, comme l’a été pour moi la découverte de mon intersexuation. J’existe en ce moment dans un état vaporeux. Je suis des paillettes en suspension.
SB : Si on regarde à l’intérieur des lampadaires, il y a différentes formes, notamment des lettres qui fusent. Le langage se dissout et flotte. Il y a aussi des chauves-souris, un des personnages qui suit Benoît depuis des années, notamment à travers la figure de Monique, qui est devenue un genre d’alter-ego. Il y a aussi des pièces de puzzle, désassemblées, inassemblables. Un chaos chromatique se forme. Benoît s’intéresse à la notion de l’incolore, pas comme quelque chose de transparent mais comme couleur impossible à définir. Et ce travail autour de la lumière et des couleurs est aussi très présent dans le théâtre d’ombres.
Ce théâtre d’ombres, justement, est une nouvelle production réalisée pour l’exposition. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?
BP : Magali Le Mens, une historienne de l’art spécialiste des questions de représentation des artistes intersexué·es, m’a introduite au travail de l’artiste et activiste inter Ins A. Kromminga pour qui « les corps des personnes inter sont des surfaces de projection absolues pour la société ». J’ai littéralement repris ce principe de projection. Il y a un effet presque hallucinatoire dans cette machine à rêves. Pour la réaliser, on a mis en place un petit studio à la Méliès. Il y a un écran avec une gélatine sur laquelle des ombres sont renvoyées par un projecteur installé sur ma table de travail. C’est aussi un film de jouissance, qui propose un regard crip sur la sensualité, la sexualité, le plaisir. Les corps soignants, soignés, malades, handicapés font déjà partie de l’imaginaire érotique mainstream. Mais cette érotisation va toujours dans le sens del’exploitation des vulnérabilités. Dans ces canaux de diffusion, on ne trouve pas de représentations qui exploitent la maladie comme source de plaisir. À mes yeux, le regard médical sur les corps est un regard pornographique.
C’est un peu la même chose avec ce théâtre d’ombres. Il parle de plaisir, de flux, de fluidité mais par le biais de l’abstraction et des ombres. Le rapprochement entre ces deux types de regards, je le vois aussi dans l’utilisation qui est faite de la lumière : cette volonté de tout voir, même au travers. On éclaire chaque recoin de ton intestin pour débusquer ce qui pourrait s’y loger ; idem dans la pornographie, où tout est vu, où les corps sont écrasés par la lumière.
SB : Benoît s’est intéressée à différents objets, qui sont devenus les personnages de ce dispositif optique. Il le propose sous forme d’un théâtre d’ombres qui reprend le langage de marionnettiste. Il s’est intéressé à différents objets qui sont devenus les personnages de ce film : moulages de son propre corps, sex-toys, sewing curves et contours faits à partir de la modélisation d’objets mathématiques de l’Institut Poincaré. Benoît vient créer quelque chose de l’ordre du doute, du non catégorisable, non identifiable, un potentiel pour libérer une sexualité non normative.
BP : Pour créer le théâtre d’ombres, j’ai en effet repris des objets mathématiques : des modèles pédagogiques qui forment des tentatives pour visualiser des équations complexes dans l’espace. Ceux que j’ai choisis proviennent de cette collection, peuplée de plus de 600 pièces, réalisées dans une multitude de matériaux, et ce depuis la fin du XIXe siècle. Ce qui m’intéresse dans ces objets, c’est la notion de cryptographie. Ce sont des formes dont la signification échappe à la plupart des individus. C’est donc un langage d’une très grande précision pour certain·es, mais dont le sens se dérobe pour la grande majorité d’entre nous. Ils relèvent alors davantage de la poésie.
Je discutais récemment avec Magali Le Mens, qui me parlait des rôles majeurs qu’avaient joué la céroplastie, la géométrie et les chiffres dans l’assignation des personnes inter aux catégories binaires hommes/femmes, pour décider à quelques millimètres près ce qu’étaient ces personnes. Je trouve ça intéressant que, de manière intuitive, j’ai eu le désir d’aller revoir ces objets liés à la recherche d’une vérité qui serait unique, qui refuserait d’être ébranlée par le doute. Mon travail s’intéresse à la démesure, avec la volonté de désarmer les outils qui produisent chiffres et calculs, ainsi que dedéconstruire les outils du langage pour en renouveler les connotations. Lorsque je parle de sexualité par exemple, je n’utilise jamais de surnoms, j’emploie au contraire toujours des termes qui ont une technicité médicale, pour les faire glisser vers de la poésie.

