
D’un colisée-gâteau à une crypte-cinéma, d’une avalanche de satin rose à des cierges XXL, d’une pizzaiola lesbienne à des peaux de dames fripées… L’univers de Pauline Curnier Jardin prend la forme d’un carnaval processionnel, aux formes et aux couleurs exubérantes. L’artiste puise dans la liturgie catholique et dans la pratique de certains rituels populaires pour en extraire des images qu’elle active et renverse avec humour. Le sacré y est bousculé, le grotesque assumé. Les corps deviennent des terrains de jeu inexplorés, permettant des virages vierges.
Pour commencer, comment définirais-tu ta pratique ?
Pauline Curnier Jardin : J’invente des films qui prennent corps dans divers matériaux, techniques et échelles : installation, sculpture, dessin… La musique et la performance sont aussi centrales. Ma pratique réunit tout ce que j’ai exploré avant d’être artiste – théâtre, danse, chant, musique – et reflète mon désir d’un art total. Le film s’en rapproche car il rassemble performance, musique, image,mouvement, texte, récit… en somme, la vie.
Quel a été le point de départ de ton exposition au Palais de Tokyo ?
PCJ : En 2020, tu m’as invitée à participer à l’exposition collective « Anticorps », en pleine pandémie de Covid. Six ans plus tard, je bénéficie d’une exposition personnelle dans le cadre de la saison « Normes Corps ». Ce projet est né de notre rencontre et d’un désir commun de travailler sur une question centrale dans mon travail : le corps.
Si j’avais suivi un parcours académique, j’aurais aimé étudier l’histoire du corps.
La question du corps est également présente dans le titre de l’exposition, « Virages Vierges ». Quelle en est l’origine ?
PCJ : La sonorité de « Virages Vierges », presque une allitération, vient sans doute d’un film de Koji Wakamatsu, La Vierge violente (1969). Au-delà de cette référence, le « virage » évoque un mouvement : celui de la machine, mais aussi du corps et du paysage autour du corps. Le virage déplace le point de vue. « Vierge » désigne à la fois une figure – que l’on aperçoit encore aux coins des rues dans les pays catholiques – et une idée : un territoire inconnu, une possibilité. C’est une figure ambivalente, exposée à la violence, mais qui, à travers la Madone, renvoie à l’amour, au partage et à la douceur.
L’exposition dévoile notamment deux nouvelles oeuvres : un film, Le Colonne della Colombo, et une installation, L’antre ou Nuestro Antro. Peux-tu nous en dire plus ?
La Feel Good Cooperative, coopérative artistique romaine réunissant travailleuses du sexe, urbanistes et artistes, a été créée en 2020. Le 12 octobre (jour de la « célébration » de Christophe Colomb aux États-Unis) 2023, nous avons réalisé la performance Le Colonne della Colombo, qui est devenue un film en 2026. Ce dernier a inspiré l’installation L’antre ou Nuestro Antro, pensée pour dialoguer avec l’architecture du Palais de Tokyo, contemporaine de celle de l’EUR*.
Cette performance a été réalisée dans le quartier de l’EUR, à Rome, imaginé par Mussolini pour célébrer le fascisme et aujourd’hui associé au travail du sexe nocturne. Ce déplacement m’intéressait : faire coexister un espace idéologique et ses usages contemporains qui en déjouent le sens initial, tout en revenant sur la réalité historique du fascisme à un moment où la suprématie blanche cherche à imposer sa loi. J’aime l’idée que les spectateur·ices puissent éprouver ce déplacement, la nuit autour du Palais de Tokyo faisant écho à celle de l’EUR.
Deux espaces reliés par la nuit, et par le corps qui reste au coeur de ton travail.
PCJ : Ma pratique consiste à lire la vie des autres à travers leurs corps. Je rencontre les personnes en prenant en compte à la fois leur présence et la mienne, dans un même espace. Il y a le langage, mais aussi l’attention et l’attachement pour leur vécu physique. J’ai travaillé avec des personnes expertes du corps et, parallèlement, j’ai développé ce langage moi-même à travers la danse, le chant et le théâtre.
Tes oeuvres combinent humour, excès et formes carnavalesques. Quelle place accordes-tu au grotesque ?
PCJ : Le rire, qu’il soit jaune ou d’une autre couleur, est un moyen de survie que j’applique à peu près à tout ce que je fais et dès que je le peux. L’art et l’humour permettent d’alléger la charge écrasante de la vie.
Le désir traverse aussi ton travail, sensuel, parfois humoristique, parfois transgressif. Comment l’explores-tu ?
PCJ : Le désir échappe à la raison. C’est un lieu de lâcher-prise presque automatique, complexe et difficilement explicable. Que désirons-nous et qui nous désire ? Dans le désir, il y a aussi des « virages vierges », des zones imprévisibles où tout peut basculer.
Et les références à la spiritualité et aux folklores ?
PCJ : Elles relèvent de la performance collective et populaire. On n’est pas dans la représentation : il s’agit d’être ensemble, de participer à des rituels – chasser les démons, survivre, se libérer du mal ou du froid, résister, s’endeuiller, se réparer, et tant d’autres choses vitales.
La liturgie catholique apparaît souvent dans ton travail. Qu’est-ce qui t’y attire ?
PCJ : Ayant grandi en France, j’ai été marquée par cet héritage catholique. La liturgie est un lieu de friction culturelle et un point de départ pour l’histoire de l’art que j’ai étudiée. Elle contient une violence exercée sur le corps, traversée par l’érotisme. Je me suis toujours demandé pourquoi, dans la culture chrétienne, la représentation du plaisir passait toujours par la souffrance, et j’ai voulu me l’approprier, en jouer et en rire. L’excès est partout : plaies ouvertes, sang, femmes en pleurs… Il y a aussi les injonctions sociales, comme la figure de la Madone, symbole de maternité vierge.
Tu travailles fréquemment de manière collective. Parle-nous de la Feel Good Cooperative que tu as co-fondée à Rome.
PCJ : Elle est née pendant la pandémie de Covid, alors que sortir dans les rues était interdit. Je me suis demandé quels corps prenaient le plus de risque, et parmi eux se trouvaient les travailleuses du sexe de rue, dont les conditions de vie sont particulièrement précaires. Invitée à réaliser une exposition à la Villa Médicis, où j’étais pensionnaire, j’ai choisi de leur donner l’argent de la production pour qu’elles réalisent elles-mêmes des oeuvres. Ce geste stratégique, presque fondateur de notre pratique, a donné naissance à ce collectif qui mêle urbanisme, travail du sexe et art.
Qu’en est-il de ton compagnonnage au long cours avec Rachel Garcia ?
PCJ : Rachel a une formation en danse ; iel est costumier·e et scénographe de théâtre. Nous collaborons depuis quinze ans, depuis mon premier film Grotta Profonda, les humeurs du gouffre (2011). Avec Rachel, mon travail a pris une échelle monumentale : celle du théâtre, qui n’aurait jamais vu le jour sans son expertise et son engagement sur le long terme. Nous avons construit un langage commun en constante évolution et cocréé une oeuvre pour cette exposition, L’Antre ou Nuestro Antro, symbole de notre complicité.
Ta pratique peut-elle être vue comme une forme de résistance ou d’ouverture à d’autres récits, en marge des discours dominants ?
PCJ : Les deux. Je ne « résiste » pas toujours, mais je prends soin de m’opposer. Ma colère et ma tristesse face aux discours dominants – racistes, patriarcaux, coloniaux – nourrissent mon travail, et je m’efforce d’en garder la cohérence avec mes prises de position. Il m’arrive d’échouer : tout est toujours sur un fil. L’art transforme ces émotions puissantes, mais elles restent présentes. Avec l’amour et le rire, ces forces s’imbriquent pour composer un art total.
L’exposition se termine d’ailleurs par un grand cri libérateur dans le film Qu’un sang impur (2019).
PCJ : Oui, elle commence par des rythmes de tambours et finit par des cris polymorphes. C’est le désir qui vibre, mais aussi le pouvoir, le rythme, la fête – cette ambiguïté traverse tout mon travail.
Quelle expérience souhaites-tu offrir au public ?
PCJ : J’ai imaginé ce que j’aurais aimé vivre : se perdre, franchir portes et portiques, soulever des rideaux, déambuler d’un espace à l’autre. La circulation mime une transformation : se sentir petit·e puis grand·e, bousculé·e, raide puis souple, circuler de la lumière à l’obscurité, dans des couleurs intenses – rouge, rose, noir, bleu. C’est un voyage initiatique, comme dans Alice au pays des merveilles, l’incarnation du passage d’un état à un autre.
