
Escalier qui bifurque pour se transformer en rampe, trajectoires qui se croisent sans toujours se rencontrer : dans l’exposition de Joseph Grigely, l’espace est réinventé pour nous faire comprendre que les questions d’accessibilité des espaces concernent tout le monde. Loin d’un simple ajustement technique, l’accès devient un terrain de friction où se rejouent les rapports entre corps et normes. Ses oeuvres exposent ainsi ce qui, d’ordinaire reste invisible aux personnes dites « valides » : détours, efforts, seuils et obstacles à franchir, surtout ceux auxquels font face les personnes handicapées. « Nous en Sommes Là » [This Is Where We Are], le titre de l’exposition, indique l’endroit précis où l’accès cesse d’être une option pour devenir une responsabilité commune.
Peux-tu commencer par te présenter ?
Joseph Grigely : Je vais essayer. Quand on est handicapé, les gens veulent savoir ce qui s’est passé. Donc on me demande souvent comment je suis devenu sourd. Cela a commencé quand j’avais un an : une fièvre a détruit l’audition d’une de mes oreilles. Puis, à dix ans, je jouais à un jeu appelé « King on the Mountain » avec des amis, et je suis tombé d’une colline. Une brindille a transpercé mon oreille et j’ai perdu toute mon audition. Je suis donc complètement sourd maintenant. Je peux encore parler, mais j’utilise aussi la langue des signes avec ma famille, dans l’enseignement et dans mon travail d’artiste.
Tu travailles depuis longtemps autour du dialogue avec les gens, mais dans le cadre de cette exposition tu as plutôt décidé de travailler autour du dialogue avec l’architecture. Pourrais-tu nous dire comment ce changement s’est opéré et ce qui en a résulté ?
JG : J’ai tendance à diviser le handicap en deux catégories. Très schématiquement, il s’agit soit de la manière dont l’information circule à travers les corps, soit de la manière dont les corps se déplacent dans l’espace. Pendant des années, j’ai travaillé avec le langage et la communication, mais le Palais de Tokyo est construit d’une manière qui attire l’attention sur comment les corps négocient avec le bâtiment. C’est un labyrinthe de salles et de plateaux reliés par de grands escaliers. J’ai donc pensé que c’était une excellente occasion de travailler avec la seconde catégorie du handicap, la manière dont les corps se déplacent dans l’espace, et et voilà où nous en sommes [This Is Where We Are].
Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur ce titre, justement : « This Is Where We Are » ?
JG : Lorsqu’on choisit de s’engager sur les questions d’accessibilité pour les personnes handicapées, les résultats ne sont jamais parfaits. Et ce, peu importe les efforts qu’une institution ou un individu fournit pour améliorer l’accès. C’est à la fois un point de départ et une affirmation : c’est l’endroit où nous nous situons actuellement. Pour cette exposition, nous avons essayé de développer quelque chose de nouveau en fusionnant un escalier et une rampe pour fauteuil roulant, ce qui a donné lieu à une «escarampe» (stramp). C’est une combinaison presque impossible au départ, et pourtant nous essayons de la faire fonctionner. Même si le résultat est imparfait et ouvert à des évolutions futures, il représente un progrès vers autre chose.
Pour toi, l’accessibilité n’est pas seulement un sujet de recherche ou un moyen de s’adresser à des publics spécifiques, mais un médium à part entière. Peux-tu nous expliquer ce que cela signifie ?
JG : Quand j’étais enfant, on me disait souvent : « Tu dois apprendre à lire sur les lèvres. » Mais trop de mots se ressemblent visuellement sur les lèvres, ce qui peut entraîner des malentendus embarrassants. Par exemple, quand on dit « vacuum » [vide], cela peut ressembler à « fuck you » [va te faire foutre]. J’ai donc pris l’habitude de demander aux gens d’écrire ce qu’ils voulaient me dire. Un jour, après un long dîner avec un ami, des notes sont restées sur la table de la cuisine. Je les ai ensuite étalées sur le sol de mon atelier et je me suis dit : « Que se passe-t-il ici ? Ce n’est pas seulement de l’écriture, c’est comme si nous parlions sur du papier. »
Je les ai ensuite organisées en grilles, des grilles narratives et des grilles semblables à de la peinture. De cette manière, ces notes, qui étaient à l’origine un simple moyen d’accès, sont devenues un médium artistique. Les amener dans l’espace d’exposition m’a permis de faire de l’expérience de l’accessibilité une forme de critique institutionnelle.
Désignes-tu ton travail comme relevant de la critique institutionnelle ?
JG : Absolument. Par exemple, l’un des éléments clés de l’exposition est la manière dont nous avons réussi à modifier le contrat afin d’y ajouter des clauses exigeant que le centre d’art garantisse la présence d’informations accessibles dans la programmation, et que toute la documentation sur le site internet soit également accessible. Il ne s’agit pas de quelque chose que le public va percevoir, ni même reconnaître comme une oeuvre d’art. C’est en réalité très peu artistique à bien des égards. Mais c’est un changement significatif dans le fonctionnement de l’institution. Et pour moi, c’est probablement l’aspect le plus important en matière de justice handie. D’ailleurs, ce qui est important, ce n’est pas seulement de créer de l’accès pour les personnes handicapées, c’est également que l’institution ait accès à ces personnes. (…) C’est un processus véritablement bidirectionnel.
Tout au long du développement de la « stramp » (escalier-rampe), tu as souvent envisagé son avenir et la manière dont elle pourrait évoluer. Plus largement, comment imagines-tu la suite, et qu’aimerais-tu voir émerger ?
JG : Ce que j’« espère » voir se produire et ce que à quoi je « m’attends » sont deux choses très différentes. J’aimerais espérer que les enseignements tirés de l’organisation de cette exposition et les décisions prises pour améliorer l’accessibilité, tant pour les artistes que pour les publics, resteront au sein de l’institution. J’aimerais aussi espérer que les gens comprendront que l’accessibilité concerne tout le monde. La difficulté, c’est d’amener les gens à adopter quelque chose qu’ils craignent. C’est très difficile à faire. C’est pourquoi le concept le plus important dans la justice handie est celui du soin.
J’associe le soin à quelque chose qui apparaît souvent dans ton travail : l’humour. Il revient dans nos échanges et dans tes oeuvres. Qu’espères-tu susciter chez ton public à travers l’humour ?
JG : Les gens aiment rire. Je veux dire que, lorsque l’on se trouve dans une situation difficile – et les luttes pour l’accessibilité peuvent parfois être extrêmement difficiles – une blague, même mauvaise, peut apporter un soulagement comique. Je suppose que, quelle que soit la situation, on peut l’aborder sous plusieurs angles. Par exemple, nous avons mis l’humour de côté pour la « stramp ». Mais si vous regardez sa zone centrale, un espace circulaire de repos que nous appelons le carrousel ; nous en discutions avec mon assistante, cath lescieur, qui a dit : « Tu sais, on devrait installer une boule à facettes là-haut. » Eh bien, je pense que nous devrions en installer une. Elle serait tout à fait à sa place.
