
Dans un prolongement du travail que mène le Palais de Tokyo autour de l’inclusion, de la santé mentale et globalement de la reconnaissance des différences comme enrichissement, cette saison interroge positivement les notions de vulnérabilité, de fragilité, de handicap et d’écarts par rapport aux normes pour proposer des expériences artistiques qui bouleversent les idées reçues.
Plus précisément, c’est la notion de validisme qui est ici à l’œuvre : ce système qui établit, par des critères physiques et psychologiques une hiérarchie entre les corps, entre ceux dits « normaux » et ceux jugés « anormaux ». C’est dans la contestation de tels standards que réside la puissance subversive du handicap : un espace qui interroge les fondements d’une société cristallisée dans un idéal de performance, de vitesse, d’autonomie, de productivité immédiate et de dépassement de soi – et qui, à l’inverse, revendique la différence, la dysfonction, l’interdépendance, l’attention et l’esquive. Dans l’art, ces considérations dessinent une esthétique qui élargit les cadres de la représentation et échappe aux carcans de la beauté ou du goût.
Cette thématique n’est pas abordée directement par tous·tes les artistes de la saison, loin s’en faut. Disons plutôt qu’elle a librement inspiré, ou infusé, cette association d’expositions qui, à travers des formes variées, des plus abstraites au plus directement militantes, des plus métaphoriques au plus documentaires, évoquent des corps contraints par des normes, en honorant des positions minoritaires qui parlent pour le plus grand nombre.
Loin d’être marginale, la fragilité est l’une des conditions de l’existence, probablement la plus partagée de l’humanité, et au-delà, de toutes les sphères du vivant. Il suffit de vieillir, d’un accident, d’un virus, d’une maladie ou d’un changement des critères du système pour que nos corps soient exclus de la norme. Ainsi, en reconnaissant et en appréciant la fragilité qui nous relie, en considérant notre vulnérabilité comme une propriété créatrice, nous ouvrons des perspectives qui peuvent irriguer la culture et la société dans leur ensemble. En retour, ces enjeux pour nos institutions sont ceux d’une accessibilité concrète. Ils nous transforment de l’intérieur et nous montrent ce qu’il reste encore à faire, pour l’accessibilité aux espaces comme aux œuvres ou aux textes, et dans nos manières de travailler avec les artistes, les publics et au sein de nos équipes.
C’est pourquoi cette saison est aussi une invitation à jouer avec les contradictions et les discordances, à conscientiser la fragilité comme expérience sensible, comme élargissement des possibles. Et si on renversait l’ordre des choses ? Si la conscience de la fragilité contaminait le monde des « valides » ? Si on transformait, par la magie de l’art, la compassion en passion, la contrainte en intensité, la mécanique en fantastique et l’ordinaire en poésie ?

