Sur la lecture… et les corps

par No Anger

 


 

No Anger interroge les modes d’expression et de monstration des corps à travers sa pratique artistique, mêlant vidéo, performance et écriture littéraire. S’appuyant sur ses recherches universitaires, son travail vise à exprimer l’expérience de corps minorisés qui contestent leur représentation hégémonique et s’en affranchissent, en réinventant l’imaginaire. Car les mots et les images, sinon inscrits dans un langage et un imaginaire commun, traversés par des rapports de domination, véhiculent une vision du monde qui hiérarchise les corps en reconnaissant certaines réalités plutôt que d’autres. Son blog À mon geste défendant, tout comme Ostensible, la structure de recherche-création dédiée aux disability et crip studies qu’iel a fondée avec Lucie Camous, développent une réflexion intersectionnelle autour du validisme. Dans ce texte entre journal et essai, No Anger nous fait traverser l’expérience matérielle et symbolique de la lecture, et les conditions d’accès à un savoir légitimé.

 


 

Chez moi, il y a des livres. Beaucoup de livres. Et il y en a toujours eu. Elevéx dans la lignée d’un grand-père ouvrier du livre, j’ai longtemps considéré ces objets comme quasi sacrés. Pour moi, sans livres, il ne pouvait y avoir de lecture, de savoir légitime, de culture sérieuse, quitte à me priver du rythme des mots et des satisfactions de la phrase bien formulée, lorsque, le corps trop douloureux, je ne pouvais lire. Sans livres – et alors même qu’il y avait l’écran d’Internet et la voix des livres audio sur cassettes, puis disques pour enfants –, je ne pouvais me considérer en train de lire ni en train d’apprendre. Mon imaginaire de bonx élève restait rivé aux livres, comme autant d’objets sacrés.

Sous ma peau, parmi mes muscles, en travers de mes os, un nœud symbolique attache ensemble livres et sacralité. Contre mon corps, il s’est maintenu. J’ai tardé à l’examiner, tant il était dissimulé, niché dans un recoin inconscient, tant sa diffuse omniprésence empêche de le penser et de le voir à l’œuvre dans des entreprises littéraires et politiques, telles que le Projet de loi portant défense aux femmes d’apprendre à lire. Écrit par Sylvain Maréchal, ce texte a sonné, dès sa sortie en 1801, comme une gageure pas tout à fait sérieuse. Pourtant, sous des allures de plaisanterie, le texte se fonde sur un argumentaire antiféministe qui, héritier entre autres de la pensée rousseauiste, parcourra tout le xixe siècle.

Reflet d’une définition dégradante de la nature féminine, ce « projet de loi » porte en lui les conceptions d’un intellect en surplomb de la basse matière du corps, d’un savoir transcendant désinscrit des rapports de domination, d’un génie, souffle divin qui, dans sa paradoxale élévation universelle, semble devoir n’élire domicile que chez des individus que l’on juge dignes de le recevoir – des individus sans corps, ou du moins, avec le moins de corps possible. Bien sûr, cette partition élective du Savoir désigne en premier lieu des hommes qui, en leur supposée rationalité, ne sont pas que leurs corps. Les femmes, reléguées au statut de matière et de nature, ne sont que leur corps, ce qui entraverait le génie dans son bon accomplissement, mais aussi – et surtout – la mise en danger de l’ordre social parce « qu’il y a toujours scandale et discorde dans un ménage quand une femme en sait autant ou plus que le mari » (Considération no 44). Cette partition symbolique s’étend à l’activité de la lecture. Rangée du côté de l’intellect, une certaine vision de la lecture évoque l’idée de savoir, et le livre, un objet quasi sacralisé.

 

 

14 octobre. J’ai mal. Mon dos ressemble à un manteau desséché que l’on n’ose enlever, de peur de se froisser la peau, de se déchirer un muscle, de se désosser.

 

 

Prenant racine dans le monde transcendant des Idées, la pratique de la lecture efface le corps. Il est vrai que le corps des lecteuricxs passe inaperçu, chair penchée sur un petit volume qui a sa seule importance, matière silencieusement animée par le flux des mots, lesquels, bien que fixés sur le papier, se faufilent pour atteindre ce quelque chose, d’indistinct et d’abstrait, contenu en chacunx de nous.

 

 

15 octobre. J’ai mal. Mon épaule gauche ressemble à un pic rocheux perforé de part en part. Douleurs automnales : feuilles coupées, fleurs tronquées, fenêtre fermée, pensées domptées, fil rompu, souffle court. Il fait froid dehors. Le jour halète. J’écoute La Recherche. Robert est mort.

 

 

Et pourtant, il est là, le corps, à suivre du regard la course des mots sur le papier, à tourner les pages. Ces minuscules mouvements de paupières, la finesse de ces gestes de doigts qui s’animent selon un rythme paginé, le parcours d’un doigt cherchant l’emplacement exact d’une ligne ou d’un mot, la chorégraphie discrète d’un corps qui cherche le confort d’une nouvelle position. Toujours, le corps est là dans la lecture mais, sous les traits de l’immobilité, il semble invisible. Tout comme il y a des corps qui comptent et d’autres qui ne comptent pas ; tout comme il y a des bruits inaudibles qui deviennent sons dignes d’attention ; peut-être y a-t-il des gestes plus valables que d’autres ?

 

 

16 octobre. Un peu moins mal. Lent crépitement de douleurs. J’ai lu. Jeanette Winterson. Je me suis penchéx un peu trop longtemps. Je dois m’allonger. Mais au moins, elle aime Louise.

 

 

L’immobilité des lecteuricxs est faite de toute une gestuelle. Mais ce sont des gestes auxquels on ne prend garde. Nous lisons dans une quasi-inconscience de notre corps, trop absorbéxs par les mots sous nos yeux, par le langage qui se déploie sur les pages blanches du livre.

Il est logique que, dans la lecture, le livre soit au centre de l’attention, et non le corps. Si l’objet-livre reste figé dans son aura sacrée qui certes le protège du feu, de la destruction et de l’oubli, la sacralité d’un objet me paraît néanmoins toujours suspecte, surtout depuis qu’un de mes professeurs a dit en classe : « Osez ne pas respecter les livres. Annotez-les. Ne les respectez pas au point de les lire de bout en bout, sautez des passages, allez directement aux extraits qui vous intéressent. Servez-vous-en pour construire votre pensée. Les livres ne sont là que pour ça. »

On ne remarque pas toujours la sacralité d’un objet : ça se glisse dans des habitudes, des inconforts, des interdits tacites. Pour la première fois, les mots du professeur ont fait voler en éclats l’implicite du sacré. Il ne m’était plus inaudible, et je pouvais enfin le questionner. Car, dans son intangibilité, le sacré reste insaisissable ; dans son immuabilité, il paralyse tous les mouvements de la pensée ; et surtout, il devient prétexte à la distinction entre éluxs et profanes. Vérifier la taille de la police d’écriture, c’est prendre le risque d’être prisx pour des lecteuricxs paresseux·ses. Toute mise en question du livre dans sa matérialité est mal reçue. Comme si le livre, marque d’un savoir universel, un savoir sans corps, un savoir avec le moins de corps possible, ne pouvait pas être traité comme simple objet du quotidien, modifiable et adaptable. Comme si, dans son aura sacrée, le livre figeait sa propre forme.

 

18 octobre. Reflux de douleurs. La vague s’est retirée. Accalmie qui souffle à la surface intranquille de mes muscles. Circulation silencieuse des sensations. Penchéx sur Winterson, je lis la peau de Louise.

 

 

19 octobre. J’ai mal. Mes bras ressemblent à deux hydres sans tête. La douleur aussi. Elle revient sans cesse, elle est toujours là, malgré les médicaments, elle disparaît, réapparaît. C’est un monstre clignotant, la morsure d’un rongeur dans mon horizon impuissant. J’écoute La Recherche. Charlus est vieux.

 

 

Interroger le sacré de l’objet-livre s’avère d’autant plus important qu’ici, ce n’est pas le corps qui tient l’objet ; c’est l’objet qui se saisit du corps : dans cette immobilité ritualisée du corps penché sur un livre, n’y a-t-il pas une discipline qui façonne les corps et des imaginaires, traçant les sillons des distinctions et des hiérarchies sociales ?

 

AUTREMENT DIT,
les corps indociles peuvent-ils lire ?

 

 

20 octobre. J’ai mal. Entrelacs de douleurs. Lombaires ligotées. Allongéx. Sur l’écran, je lis Wittig. Les Troyens se demandent : « Mais si c’était une machine de guerre ? »

 


 

RÉFÉRENCES CITÉES

· Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, tome VII : Le Temps retrouvé, lu par Michael Lonsdale, Denis Podalydès et André Dussollier (Éditions Thélème, Paris, 2006).
· Jeanette Winterson, Written on the Body [1992] (Penguin Vintage, Londres, 2021).
· Monique Wittig, « Le cheval de Troie », La Pensée straight [1992] (Balland, Paris, 2001).