Artiste et chercheurse, Panteha Abareshi travaille à la croisée de la performance, de l’installation, de la vidéo et de la théorie crip. Sa pratique explore la complexité de vivre dans un corps sans cesse scruté, examiné, réduit à l’état de spécimen, et interroge de manière critique la place du corps malade/handicapé au sein des institutions médicales. En « abjectifiant » son propre corps – en le traitant comme matériau, détaché de toute définition corporelle, privé de validité –, iel questionne les dynamiques de pouvoir, de contrôle et d’objectification inhérentes au regard valide.
C’est cette abjectification radicalisée qui traverse les pages qui suivent. D’un côté, un récit, issu d’une note laissée par une version d’ellui-même devenue étrangère sous forte sédation, trace une temporalité faite de ruptures, de latences, de douleur, de souvenirs inaccessibles et d’effacement institutionnel. De l’autre, un portfolio d’œuvres qui retournent les codes visuels du diagramme, des graphiques techniques et autres systèmes d’instruction, employant l’abstraction clinique, apparemment dépourvue d’affect, pour faire surgir le viscéral. Des mots et des images à la fois tendres et cruels qui révèlent combien le corps malade/handicapé est souvent sommé d’occuper les positions les plus douloureuses au nom de sa prise en charge et son prétendu soin.
Quand je suis à l’hôpital, j’écris et je dessine dans l’application de notes de mon téléphone. Je prends ces notes tout en recevant un traitement incroyablement sédatif et abrutissant d’antalgiques opioïdes, puis je les oublie complètement. Ces artefacts demeurent dans l’application, où mon futur moi les découvrira une fois que je serai passé·e du lit d’hôpital à mon lit médicalisé à la maison.
C’est un partage assez vulnérable pour moi, différent de ce que je publie habituellement ici [Ndlr : Blog et newsletter de Panteha Abareshi intitulés Cripple Notions (voir panteha.substack.com)], car il s’agit d’un extrait à vif de mon moi hospitalisé et de mes pensées d’hospitalisé·e. Cette part de moi n’est pas passée par la machine de ma pratique pour en ressortir comme une œuvre finie. C’est plutôt un fragment d’une version de moi à laquelle je n’ai pas accès. Je n’ai aucun souvenir de ces moments à l’hôpital, seulement de vagues traces laissées d’une main fatiguée et douloureuse. Ce fragment précis est l’un des plus déchiffrables – et pour moi, l’un des plus saisissants.
En général, les artefacts de mes moments à l’hôpital sont des mots confus décrivant ma douleur, ma peur ou une rencontre particulière, agencés en un rythme brisé de lignes et de strophes. Cet artefact, dont je n’ai absolument aucun souvenir de la création ni aucune idée de ce qui l’a provoqué, représente un « homme en [fauteuil roulant vu de dos tenant des ballons] » – selon mes propres mots. Une étrange vibration me traverse lorsque j’ouvre mon application pour y noter une pensée – allongé·e à la maison, dans mon lit médicalisé, en convalescence après une hospitalisation – et que j’y tombe sur un artefact laissé par mon moi hospitalisé. C’est une vibration qui résonne à la fois de chagrin et d’excitation, et cet artefact en particulier m’a profondément frappé·e, traversant mon être d’une onde de douleur, tendue et anxieuse. Une appréhension m’envahit lorsque je me retrouve face aux parts de moi qui se sont perdues à l’hôpital, imprégnées dans des draps qui finiront jetés comme déchets médicaux, absorbées dans les couvertures et les oreillers qui seront lavés pour qu’il ne reste de moi aucune trace. Et il est parti – ce moi qui a ressenti le besoin urgent, malgré l’immobilité de ses mains, d’ouvrir l’application et d’y inscrire cette trace pour que je puisse la suivre. Je tire sur le fil élimé, à peine perceptible, et il mène à une fosse vide. Une brève traction, puis un vaste néant. Ou peut-être, plus justement, un grand puits de quelque chose que je ne peux ni atteindre ni connaître. L’hôpital ne le permettrait pas.
J’imagine l’incinération des draps qui m’ont étreint·e comme un berceau funeste, trempés de sang, pleins de moi. C’est la crémation de cette version de moi qui a écrit cette note, fait ce dessin. J’aimerais pouvoir remonter en moi-même pour revisiter mon état d’esprit à ces moments-là, mais je sais que je ne le peux pas. C’est comme si mon esprit à l’hôpital s’exprimait dans un langage de signes, de symboles et de sigils que je ne peux saisir. Les traces, les artefacts qui subsistent, sont ces éclats qui percent à travers la barrière, à peine intelligibles la plupart du temps.
« Dessin d’un homme en [fauteuil roulant vu de dos tenant des ballons] » me hante. Je ne peux cesser de réfléchir à ce que j’ai pu voir qui aurait inspiré ce dessin, isolé·e et immobile dans mon lit d’hôpital. Est-ce le portrait d’une silhouette aperçue, tandis qu’on me poussait maladroitement sur le lit, de ma chambre à la salle d’IRM ? Était-ce un rêve, une hallucination ? C’est un effort vain et épuisant, comme si j’essayais de déchiffrer les pensées d’un·e parfait·e inconnu·e.
Et peut-être est-ce le cas.
Car ce moi hospitalisé est étrange. Il m’est étranger.
Il est si loin de moi. Parti, parti, parti.
Traduit par Cléo Verstrepen