Les personnes handicapées ont-elles leur propre histoire – ou du moins, une manière spécifique de l’écrire et la raconter ? C’est avec cette question en tête que nous avons choisi ces documents provenant de France, d’Allemagne, de Suisse et des États-Unis, conservés dans des centres d’archives institutionnels ou recueillis et mis en ligne par des bénévoles membres d’associations et de collectifs.
Majoritairement constitués de publications périodiques conçues « par et pour » des personnes concernées, ces documents montrent comment des groupes de personnes handicapées s’inspirent des mouvements des années 1960-70 et de la presse militante qui a émergé dans leurs sillages. Aussi, ils révèlent la diversité des stratégies mises en œuvre par les handicapé·es dans leurs usages des moyens de communication. Si dans les années 1980 certain·es artistes diffusent leurs performances en vendant des cassettes VHS par correspondance, et des journaux produisent des versions audio sur cassettes pour les aveugles, des personnes autistes mettent en place, au début des années 2000, leurs propres lieux de réunion dans l’espace virtuel de Second Life.
Ces publications, parues entre le début des années 1970 et la fin des années 2000, sont autant d’espaces d’autodétermination et d’expression autonome. Elles répondent à des contextes spécifiques, mais partagent une même priorité : comment se nommer ? Dans les années 1960, le terme « handicapé » – alors peu usité – permet de fédérer politiquement au sein d’un même groupe ce que le discours médical sépare en catégories. Là où le modèle médical du handicap divise selon que le handicap est mental ou physique, visible ou invisible, de la mobilité ou sensoriel, le cadre théorique du modèle social qui émerge dans ces publications définit le handicap selon une communauté de vécus formée par l’expérience similaire du temps, de l’exclusion et de la violence du validisme.
Une même recherche se déploie ainsi au fil des années pour trouver d’autres noms ; des noms qui s’éloignent de ceux trop attachés à la charité, à la pitié et au mépris. Des anglophones se réapproprient le terme cripple (invalide) qu’iels raccourcissent en « crip », alors que des Allemand·es reprennent le terme Krüppel (signifiant également « infirme » ou « invalide »). En janvier 1993, le magazine étatsunien Mouth Magazine organise un concours intitulé « Name Those People Contest », qui désigne comme vainqueur un jeu de mots sur le terme anglais disabled signifiant « handicapé·e », transformé alors en dislabeled que l’on pourrait traduire par les « dés-étiquetté·es ».
Fondé en 1973 par le Comité de lutte des handicapés (CLH), le journal Handicapés Méchants s’inscrit dans le sillon des mouvements ouvriers et étudiants de mai 1968 et des premières mobilisations politiques des personnes handicapées en France. À contre-courant des approches caritatives du handicap, les « handicapés méchants » revendiquent le droit de vivre et de disposer d’eux-mêmes, affirmant que c’est à la société de s’adapter aux personnes handicapées, et non l’inverse. Iels rejettent notamment l’assignation au travail protégé au sein d’établissements qu’iels considèrent comme un système d’exploitation au service du capitalisme. Au fil des numéros sont abordés les différents combats des personnes handicapées en France : accessibilité, droit à l’éducation et au travail, autonomie, sexualité…
Créé par l’association Impuls et le Club des personnes handicapées et leurs amis (Club Behinderter und Ihrer Freunde, CeBeeF) en 1976, le magazine Puls (Pouls) fut l’un des principaux porte-voix du mouvement des personnes handicapées en Suisse.
LUFTPUMPE (La Pompe à air), lancé en mars 1978 à Cologne, est conçu comme un magazine pour les personnes handicapé·es et non-handicapé.es, s’inscrivant ainsi dans l’idéologie des Clubs des personnes handicapées et de leurs amis (CeBeeF). Fondé sur un ancrage initialement régional, le magazine atteint un tirage total de 6 000 exemplaires en 1981 avec une expansion de sa rédaction et la publication de quatre éditions (Rhin-Main, Cologne, Munich et Berlin). Cette même année, LUFTPUMPE devient, en Allemagne de l’Ouest, la principale plateforme médiatique du mouvement de protestation contre l’Année internationale des personnes handicapées de l’ONU.
Fondé en 1979 par un groupe de personnes handicapées de Brême, le Krüppel Zeitung (Journal des infirmes) s’élargit rapidement à des contributeurices de Hambourg, Emden et Berlin. Dans la suite des mouvements sociaux de 1968, le journal ne fait pas que formuler des revendications, mais appelle à une rupture radicale avec la normalité. Ainsi, il rejette le terme « handicapé » – qui vise à masquer « la réalité que la société, les institutions, les non-handicapés dominent les personnes handicapées » en « simulant l’intégration et le partenariat » – pour adopter celui de Krüppel (infirme ou invalide en allemand) et choisit pour emblème une gravure représentant Quasimodo jetant des pierres sur les partisans de l’intégration.
À l’origine un feuillet de quatre pages créé par deux femmes, Cass Irvin et Mary Johnson, pour la communauté militante locale de Louisville (Kentucky), The Disability Rag est devenu l’une des principales publications nationales du mouvement étatsunien pour les droits des personnes handicapées. En plus de sa couverture de l’actualité nationale, il permettait de briser l’isolement des personnes handicapées, avant l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux, en donnant une large place au courrier des lecteurs. En tant que journal d’opinion, il laissait également une part importante aux visuels et caricatures critiquant les représentations misérabilistes des campagnes de collecte de fonds ainsi que les récits hégémoniques présentant les personnes handicapées comme des exemples de dépassement de soi. La publication change de nom en 1995 pour devenir le magazine Ragged Edge lors du lancement de son site web, Ragged Edge Online, qui restera actif jusqu’en 2007.
En réaction à l’Année internationale des personnes handicapées de l’ONU en 1981, des militant·es handix organisent le Krüppeltribunal (tribunal des invalides/infirmes), sur le modèle du tribunal Russell, pour attirer l’attention sur les violations des droits humains des personnes handicapées. Les organisateurices dénoncent la politique de ségrégation à l’égard des personnes handicapées menée par le gouvernement allemand et appellent à une résistance massive et radicale. Quinze procès sont alors organisés, réunissant plusieurs centaines de personnes. Les accusations portent sur les conditions de vie dans les institutions, l’usage arbitraire du pouvoir par les autorités, le manque d’accessibilité, les ateliers protégés, la discrimination à l’égard des femmes handicapées, la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique. Cet événement marque l’une des dates fondatrices du mouvement pour la vie autonome en Allemagne.
En avril 1986, Krüppel Zeitung et Luftpumpe fusionnent pour donner naissance à un nouveau titre : Die Randschau, Zeitschrift für Behindertenpolitik (Le Regard marginal, Revue sur la politique des personnes handicapées). La revue publiée à l’échelle nationale poursuit les objectifs des deux publications précédentes : soutenir et encourager la résistance des personnes handicapées contre l’oppression et l’exclusion et promouvoir leur autodétermination. Elle est conçue comme « un outil pour toustes celleux qui observent l’évolution de notre société, ses courants et ses promesses sous un angle particulier, celui des défavorisé.es, depuis un certain – disons-le – regard marginal ».
Fondé par Lucy Gwin, une militante pour le droit des personnes handicapées, en 1990, au moment de la victoire du mouvement handi étatsunien avec la ratification de l’Americans with Disabilities Act, Mouth Magazine a accueilli les contributions d’un grand nombre d’artistes tels que le photographe Tom Olin et les poètes Neil Marcus et Cheryl Marie Wade. Intitulé initialement This Brain Has a Mouth, le magazine devient Mouth, The Voice of Disability Rights en 1992, puis Mouth, Voice of the Disability Nation en 1997 et enfin Mouth, Voice of the DisLabeled Nation à partir de 2002.
Créé en 1992 par Jim Sinclair, Kathy Grant et Donna Williams, l’Autism Network International était une organisation de défense des droits des personnes autistes basée sur le principe de l’autoreprésentation. Son bulletin d’information, Our Voice, laissait une place prépondérante aux essais et à la poésie et reste l’une des plus anciennes publications du mouvement pour la neurodiversité.
Le siège de l’Autistic Liberation Front sur Second Life a été fondé en 2006 par les avatars Muskie Marquette, Alfhild Briers et Natasha Shatzkin. Dans cet espace virtuel en trois dimensions, iels ont créé une bibliothèque Jorge Luis Borges, un musée de l’Autisme, un mémorial ainsi qu’un lieu de pair-aidance « Faith World of Sun and Shadow ».