Lorsque nous nous inscrivons sans difficulté dans les cadres du monde – matériels ou sociaux –, tout semble aller de soi : le monde nous soutient, et on oublie qu’il pourrait en être autrement. Mais dès lors qu’on ne correspond pas à certains cas de figure, on éprouve une inadéquation. Rosemarie Garland-Thomson propose le terme misfit pour réfléchir à ces discordances, concrètes, qui déplacent les représentations dominantes du handicap, abstraites et uniformisantes, vers les réalités matérielles. Celles-ci révèlent la dimension relationnelle, et profondément politique, de toute rencontre entre un corps et un environnement. La fragilité de ce lien devient alors tangible : n’importe qui peut être à sa place ici aujourd’hui, et ne pas l’être ailleurs demain.
Cet article propose le concept critique de misfit (discordance✵) dans le but d’approfondir la réflexion sur l’identité et l’expérience vécues du handicap tel qu’il est situé dans un espace et un temps donnés. Des propositions théoriques féministes comme non féministes ont tenté de faire évoluer la conception traditionnelle et dominante du handicap – considéré comme un manque, un excès ou un défaut imputé aux corps – pour le penser dans sa dimension relationnelle, comme une construction sociale dont la signification est avant tout produite par le discours. Dans cette perspective, l’oppression des personnes handicapées découle d’attitudes préjudiciables qui se matérialisent dans le monde par des barrières architecturales, des institutions excluantes, une répartition et un accès inégaux aux ressources 1. À l’instar de la distinction utile entre sexe et genre proposée par des féministes de la première heure telles que Gayle Rubin 2, les termes « déficience » et « handicap » distinguent, d’une part, les états ou conditions physiques considérés comme déficients et, de l’autre, le processus social de mise en situation de handicap qui leur assigne sens et conséquences dans le monde 3. Bien que ces dichotomies aient leurs limites, le fait de faire passer le handicap d’un problème attribué au corps à un problème de justice sociale était révolutionnaire sur le plan théorique. Le terme et le concept de misfit contribuent aux travaux de théoricien·nes du handicap plus récent·es tel·les que Jackie Leach Scully et Tobin Siebers qui rendent compte des dimensions incarnées du handicap – douleur, limitations fonctionnelles – sans renoncer à revendiquer une définition du handicap comme phénomène social 4.
L’idée de misfit (d’une discordance) et de misfitting (d’une situation ou d’un processus de discordance) que je propose ici élabore une compréhension féministe matérialiste du handicap en ce qu’elle réfléchit à la manière dont les particularités d’une encorporation interagissent avec leur environnement dans son ensemble, afin d’inclure ses aspects à la fois spatiaux et temporels. En d’autres termes, cet article 5 rend compte de la rencontre dynamique entre la chair et le monde. […]
FITTING ET MISFITTING :
CONCORDANCE ET DISCORDANCE
Je propose le terme « misfit » comme nouveau mot clé critique visant à défamiliariser et à reformuler les conceptions dominantes du handicap 6. Fitting et misfitting désignent une rencontre dans laquelle deux choses s’assemblent, en harmonie ou en disjonction. Lorsque la forme et la substance de ces deux choses correspondent dans leur union, elles concordent (they fit). À l’inverse, un misfit décrit une relation discordante : c’est le carré dans le rond. Le problème de la discordance réside donc, non dans l’une ou l’autre de ces choses, mais plutôt dans leur juxtaposition, dans la tentative gauche de les accorder (fit them together). Lorsque le contexte spatial et temporel change, la concordance change aussi et avec, ses significations et conséquences. La discordance met l’accent sur le contexte plutôt que l’essence, la relation plutôt que l’isolement, la médiation plutôt que l’origine. Les discordances sont par définition instables plutôt que fixes – pourtant elles sont bien réelles, car elles relèvent d’une dimension matérielle plutôt que de constructions linguistiques. Le décalage entre le corps et le monde, entre ce qui est attendu et ce qui est, produit des concordances (fits) et discordances (misfits). L’utilité du concept de misfit réside dans le fait qu’il inscrit sans ambiguïté l’injustice et la discrimination dans la matérialité du monde plutôt que dans les mentalités, les comportements ou les pratiques de représentation, tout en reconnaissant leur enchevêtrement mutuellement constitutif 7.
L’utilité théorique des notions de fitting et misfitting provient de leur flexibilité sémantique et grammaticale. À l’instar de nombreux termes critiques, misfit offre une richesse sémantique à plusieurs niveaux. Selon l’Oxford English Dictionary, le verbe fit désigne une relation de juxtaposition spatiale signifiant « avoir une taille et une forme telles qu’elles remplissent exactement un espace donné, ou se conforment adéquatement au contour de son réceptacle ou de son homologue ; être ajusté ou ajustable à une certaine position ». De plus, l’action fitting implique une relation « appropriée » ou « adéquate » avec un environnement afin d’être « bien adapté·e », « en harmonie avec » ou « satisfaisant les exigences » de la situation spécifiée. En tant qu’adjectifs, fitting signifie « conforme aux convenances, convenable, pratique, idoine, juste », tandis que fit va dépasser la simple idée d’adéquation pour acquérir une connotation évaluative lorsque le terme signifie « posséder les qualifications nécessaires, être dûment qualifié·e, compétent·e, méritant·e » et « en bonne forme ou en bon état ». Dans l’argot britannique, fit signifie même « sexuellement attirant·e ou beau·lle ». Fit suggère donc une manière d’être et une posture généralement positives, reposant sur l’absence de conflit et un état de synchronisation exacte avec sa situation.
Misfit, en revanche, indique une juxtaposition discordante, un « mauvais ajustement ; (par conséquent) une inadéquation, disparité, incohérence », toujours selon l’Oxford English Dictionary. Misfit (discordance, désajustement) offre une flexibilité grammaticale en décrivant à la fois la personne qui ne correspond pas et l’acte même de ne pas correspondre. Le verbe misfit s’applique à la fois aux choses et aux personnes, signifiant « échouer à s’adapter, à correspondre ; mal s’adapter, mal correspondre ; être inadapté·e ou non approprié·e ». Cette condition de discordance, ou dés-ajustement (mis-fitting), glisse du côté de l’image très négative d’une « personne inadaptée ou mal adaptée à son environnement, à son travail, etc. ; en particulier une personne mise à l’écart ou rejetée par les autres en raison de son comportement et de ses attitudes manifestement étranges, inhabituelles ou antisociales ». Ainsi, être mal ou non adapté·e fait de vous un·e misfit, une personne dés-ajustée, inadaptée, discordante. Par ailleurs, une ambiguïté entre fit et misfit se devine dans un sens moins courant de fit, celui d’« accès » ou de « crise », comme dans un trouble épileptique ou, dans un sens plus traditionnel tel que l’Oxford English Dictionary le définit, comme « paroxysme, ou l’une des crises récurrentes d’une affection périodique ou chronique » – et, selon un usage plus récent et dans une acception plus large, une « crise soudaine et assez grave mais passagère (d’une maladie ou d’une affection spécifique) ».
Le concept de misfitting sert à théoriser le handicap comme une manière d’être dans un environnement, un agencement matériel. Un environnement favorable est un contexte matériel fait d’éléments reçus ou construits : des espaces publics conçus pour être accessibles, des cadres naturels accueillants, des dispositifs de communication, des outils et des équipements, tout comme la présence d’autrui. Une concordance, un ajustement, se produit lorsqu’une interaction harmonieuse et adéquate a lieu entre la forme et le fonctionnement spécifiques d’un corps et un environnement qui soutient ce corps. Une discordance, un désajustement, se produit lorsque l’environnement ne soutient pas la forme et le fonctionnement du corps qui y pénètre. Ce dynamisme entre corps et monde – qui génère concordances ou discordances – se manifeste aux points de rencontre spatiaux et temporels entre des corps (relativement stables mais en mouvement) et des environnements (eux aussi dynamiques mais relativement stables). L’espace construit et aménagé à travers lequel nous évoluons tend à offrir des ajustements aux corps et aux fonctions majoritaires, et crée ainsi des dés-ajustements pour les formes d’incarnation minoritaires, comme dans le cas de personnes vivant avec un handicap. Le but de la législation sur les droits civils et des pratiques matérielles qui en découlent, telles que les espaces et équipements conçus sur un principe d’universalité, est d’élargir l’éventail des concordances en accueillant la plus grande diversité possible de variations humaines.
Historiquement, les personnes vivant avec un handicap ont occupé la position de misfits – c’est-à-dire de parias ou de marginaux·ales – par exemple, dans les rôles de lépreux·ses, de fou·lles ou d’infirmes. On pense au fameux Œdipe : boiteux et aveugle, banni et condamné à l’errance pour son orgueil, ses actes parricide et incestueux. Les personnes handicapées deviennent des misfits, marginalisées non seulement au regard d’attitudes sociétales – jugées inaptes au service ou à la parentalité, par exemple –, mais aussi sur le plan matériel. Leur statut de paria, d’outcast (être rejeté·e [cast] au dehors [out]), prend un sens tout à fait littéral lorsque la forme et la fonction de leur corps entrent en conflit avec la forme et la matière du monde construit. Le principal effet négatif d’être en discordance est l’exclusion de la sphère publique – littéralement un casting out (rejet) – et la ségrégation vers des espaces domestiques ou des institutions qui en résulte. Le désavantage du handicap provient en partie de l’oppression sociale encodée dans les mentalités et les pratiques, mais aussi de l’environnement tel qu’il est construit et aménagé. Les lois ou les coutumes peuvent et ont conduit à la ségrégation de certains groupes ; la discordance démontre comment la rencontre entre des corps et des environnements qui ne les soutiennent pas a elle aussi produit cette ségrégation.
Misfit reflète donc un passage dans la théorie féministe d’une approche discursive à une approche matérielle, en plaçant au cœur de son analyse la relation coconstituante entre la chair et l’environnement. La matérialité qui compte dans cette perspective implique la rencontre entre des corps aux formes et capacités particulières et la forme et la structure particulières du monde.
Misfitting contribue à ce tournant critique vers la matérialité en s’intéressant aux relations mutuellement constituantes entre les choses dans le monde. Misfitting est une performance au sens où l’entendent Karen Barad et Judith Butler : il met en œuvre l’agentivité et la subjectivité 8. L’entité en situation de performance dans une discordance se matérialise, pas en elle-même, mais bien dans sa confrontation avec la matérialité du monde. Misfitting se concentre sur les ruptures qui se produisent dans la dynamique interactive du devenir. Bien sûr, la théorie de la performativité suggérerait à juste titre qu’il n’existe jamais de correspondance parfaite entre le corps et le monde. Néanmoins, concordance et discordance s’inscrivent dans un continuum, qui engendre des conséquences. Prenons l’exemple de discordance emblématique en matière d’accessibilité : lorsqu’une personne en fauteuil roulant fait face à un escalier, elle n’entre pas dans le bâtiment ; lorsqu’elle se retrouve face à un ascenseur en état de marche, elle y entre. La dimension construite ou matérielle de l’espace avec lequel elle se retrouve en concordance ou en discordance est le facteur implacable qui détermine si elle entre ou non, si elle rejoint ou non la communauté de celleux qui s’accordent à (fit into) cet espace. Un autre exemple emblématique de discordance se produit lorsqu’une personne sourde utilisant la langue des signes pénètre un environnement de personnes entendantes. Imaginez les gestes amples et extravagants d’une personne sourde signant et discordant dans une salle de réunion remplie de cadres assis à l’air contenu, aux lèvres animées et aux corps immobiles, discutant d’importantes décisions.
Concordance et discordance sont des aspects de la matérialisation, telle que Butler utilise le terme, qui ancrent littéralement le constructivisme discursif dans la matière 9. La concordance a lieu lorsqu’un corps standard entre dans un monde standard – un monde conceptualisé, conçu et construit en prévision de corps considérés, dans la perspective dominante, comme uniformes, génériques, majoritaires. En revanche, la discordance met l’accent sur le particulier, en se concentrant sur les singularités spécifiques de la personne – sa forme, sa taille, sa façon de fonctionner. Ces singularités n’émergent et n’acquièrent leur définition qu’à travers leur rencontre disjonctive et instable avec un environnement. La réciprocité relationnelle entre le corps et le monde les matérialise tous deux ; elle exige ce faisant une attention particulière à la matérialité dynamique spécifique à chacun lorsqu’ils se rejoignent dans le temps et l’espace. À un certain moment et dans un certain lieu, il y aura une concordance (a fit) ; à un autre moment et à un autre endroit, il y aura une discordance (a misfit). Un·e citoyen·ne entre dans un isoloir ; un·e autre roule sur un trottoir abaissé ; un·e autre encore heurte ses roues contre un escalier ; quelqu’un·e passe ses doigts sur le bouton en braille de l’ascenseur ; quelqu’un·e d’autre attend avec une canne blanche devant un distributeur de billets non équipé d’une assistance vocale ; un·e autre utilisateurice aveugle consulte ses messages avec un lecteur d’écran. Chaque rencontre entre sujet et environnement sera une concordance ou une discordance selon la chorégraphie qui s’y déploie.
Être en concordance et discordance prolonge le concept selon lequel la forme est porteuse de récit, élégante expression que j’emprunte à l’historienne médiéviste Caroline Walker Bynum 10. Dans sa réflexion sur la question philosophique de la continuité de l’identité humaine au fil du temps, Bynum s’appuie sur son expérience personnelle, celle d’avoir observé sur le temps long la démence progressive de son père. Peut-être sans le savoir, Bynum pose une question relevant de la théorie du handicap : comment maintenir une idée cohérente de nous-mêmes à mesure que nos corps se transforment dans le temps ? Sa réponse rend compte d’une relation inhérente et coconstituante entre corps et récit, entre nature et culture : « La forme est porteuse de récit 11 », conclut Bynum. Dans cette formulation, l’encorporation – nos contours particuliers, au sens large – est toujours dynamique, car elle interagit avec le monde. En ce sens, la vie incarnée possède une qualité narrative, porteuse d’histoire ; le mouvement constant de nos contours fait le lien entre un moment et le suivant, un endroit et un autre. Le concept de Bynum selon lequel la forme est porteuse de récit introduit la temporalité au sein des rencontres entre corps et monde, dans une narration qui, par définition, relie des moments dans l’espace pour produire une forme cohérente que nous appelons une histoire. L’idée que la forme est porteuse de récit suggère donc que les corps matériels ne se trouvent pas seulement dans les espaces du monde, mais qu’ils sont également tressés de temporalité.
Traduit par Marie Allègre
Extraits de l’article de Rosemarie Garland-Thomson, Misfits: A Feminist Materialist Disability Concept, paru initialement dans Hypatia, vol. 26, no 3 – édition spéciale : Ethics of Embodiment, été 2011, p. 591-609. Reproduits et traduits avec la permission de l’autrice et de Cambridge University Press.
NOTES
✵ NdT : Comme on le verra dans la section de l’article faisant suite à cette introduction, les termes de mis/fit recouvrent et permettent de faire résonner simultanément plusieurs acceptions et représentations plus ou moins étroitement liées. To fit (in), c’est : correspondre, être adapté·e à / adéquat·e pour, (faire) rentrer ou tenir (quelque chose ou quelqu’un·e) dans. Son contraire serait not to fit (in) et, peut-être un peu plus rare, tomisfit – forme que déploie ici Rosemarie Garland-Thomson. Être un·e misfit, c’est être quelqu’un·e qui ne tient pas, ne rentre pas, ne correspond pas, n’appartient pas à un certain milieu. En français, lorsque le contexte y invite, on parlera d’un·e marginal·e. L’autrice y viendra, misfit sera ici à la fois la personne qui ne correspond pas et l’action de ne pas correspondre, sans qu’il soit possible (ou nécessairement utile ou bénéfique) de distinguer les deux.
Le couple conceptuel fit(ting) et misfit(ing) a quelque chose de chacun des termes et dérivés suivants, tout en les excédant : (mal/dés)-ajusté/-ement ; (in)adapté/-ation ; (in)adéquat-ion ; (dés)accord/-é·e ; con-/dis-cordance/-t·e. J’ai fait le choix d’indiquer par endroits le(s) terme(s) de départ, soit en proposant une acception française proche entre parenthèses, soit en privilégiant le français pour des raisons de fluidité syntaxique en conservant l’original entre parenthèses. J’espère que ce choix de prolifération lexicale éclairera læ lecteurice.
1. Voir par exemple Lennard J. Davis, Enforcing Normalcy: Disability, Deafness, and the Body (Verso, Londres, 1995) ; Susan Wendell, The Rejected Body: Feminist Philosophical Reflections on Disability (Routledge, New York, 1996) ; Carol Thomas, chapitre « Defining Disability: The Social Model » de son ouvrage Female Forms: Experiencing and Understanding Disability (Open University Press, Buckingham, 1999). Pour un panorama de ces arguments, voir Colin Barnes, Len Barton et Mike Oliver, Disability Studies Today (Polity Press, Cambridge, 2002).
2. Gayle Rubin, « The Traffic in Women: Notes on the ‘Political Economy’ of sex », inRayna R. Reiter (dir.), Toward an Anthropology of Women (Monthly Review Press, New York, 1975).
3. Voir par exemple SimiLinton, Claiming Disability: Knowledge and Identity (New York University Press, New York, 1998).
4. Voir Jackie Leach Scully, Disability Bioethics: Moral Bodies, Moral Difference (Rowman and Littlefield, New York, 2008) et TobinSiebers, Disability Theory (University of Michigan Press, Ann Arbor, 2008). Voir également Eli Clare, Exile and Pride: Disability, Queerness, and Liberation (South End Press, Cambridge, 1999) ; David Mitchell et Sharon Snyder, Cultural locations of disability (University of Chicago Press, Chicago, 2006) ; Susan Schweik, The Ugly Laws (New York University Press, New York, 2009).
5. Ndlr : La traduction de cet article complet est disponible sur Crash Room (www.crashroom.ooo).
6. Ma contribution aux études sur le handicap a été de fournir quatre mots clés critiques : extraordinary (extraordinaire), normate (lenormatif ), the stare (le regard fixe ou braqué) et freakery (monstruosité, bien que le terme soit presque une sous-traduction ici. Freak en anglais peut recouvrir des connotations légèrement différentes, mais toutes liées les unes aux autres par une charge négative, fascinée de dégoût et de rejet, voire de condamnation sociale : phénomène, curiosité de la nature mais donc aussi bête de foire et anomalie, erreur de la nature, monstre) – voir Rosemarie Garland-Thomson, Freakery: Cultural Spectacles of the Extraordinary Body (New York University Press, New York, éd. 1996) ; Extraordinary Bodies, op. cit. ; Staring: How We Look (Oxford University Press, Oxford, 2009). Un mot clé – notion que j’emprunte à Raymond Williams – est un terme qui, à lui seul, évoque une conversation critique complexe. Ainsi, normate et extraordinary ne m’appartiennent plus ; ils ont rejoint le champ plus vaste des études sur le handicap. Je les vois souvent utilisés sans citation, parfois même attribués à d’autres chercheur·ses. Comme de bons enfants, ils se sont séparés avec succès de leur parent et apportent leur mûre contribution au monde au sens large. J’espère que misfits répondra, à son tour, à un besoin conceptuel similaire.
↳ NdT : Dans son ouvrage de 1997, Extraordinary Bodies: Figuring Physical Disability in American Culture and Literature (Columbia University Press, New York), Rosemarie Garland-Thomson définit normate comme désignant « la position subjective déguisée de l’être culturel [cultural self], la figure que dessine l’éventail d’autres déviant·es [deviant others] dont les corps marqués étayent les limites du normatif [normate]. Le terme normate dénote commodément la figure sociétale à travers laquelle on peut se représenter à nous-mêmes et à autrui comme des êtres irréfutablement humains [definitive human beings]. Normate est donc l’identité construite de celleux qui, par le truchement des configurations corporelles et du capital culturel qu’iels font leurs, peuvent adopter une position d’autorité et exercer le pouvoir qu’elle leur octroie ».
7. Voir Jackie Leach Scully, op. cit., enparticulier le chapitre 4 : « Different by Choice? ».
8. Ce que l’on en est récemment venu à nommer féminisme matérialiste fournit un langage conceptuel qui élargit l’idée d’une construction sociale de la réalité à une compréhension matérielle-discursive des phénomènes et de la matière. Selon KarenBarad, cette inflexion corrective déplace des concepts tels que la performativité butlérienne vers la matérialité et les éloigne du tournant linguistique-sémiotique-interprétatif de la théorie critique qui tend à concevoir chaque « chose » comme « une question de langage ou d’autre forme de représentation culturelle ». Le féminisme matérialiste insiste sur le dynamisme interactif – ce que Barad appelle le « devenir intra-actif ». Voir Karen Barad, « Post-humanist performativity: Toward an Understanding of How Matter Comes to Matter », in Stacy Alaimo et Susan Hekman (dir.), Material Feminisms (Indiana University Press, Bloomington, 2008).
9. Judith Butler, Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe », Charlotte Nordmann (trad.) (éditions Amsterdam, Paris, 2018).
10. Caroline Walker Bynum distingue trois aspects de l’identité : lapersonnalité individuelle, l’appartenance à un groupe (qu’elle soit attribuée ou acquise) et l’intégrité spatio-temporelle –, cette dernière étant le sentiment d’identité auquel elle s’intéresse, en posant cette question fondamentale : « Comment puis-je être la même personne qu’il y a un instant ? ». D’après sa conférence Jefferson Lecture, « Shape and Story: Some Thoughts About Werewolves », présentée au National Endowment for the Humanities (Washington) le 22 mars 1999.
11. Ibid.
BIOGRAPHIE
ROSEMARIE GARLAND-THOMSON est bioéthicienne, autrice, enseignante et chercheuse en sciences humaines, reconnue comme une penseuse majeure dans les domaines de la justice et de la culture handies. Professeure émérite de littérature et de bioéthique à l’université Emory à Atlanta, elle vit et travaille désormais à San Francisco. En 2016, sa tribune « Becoming Disabled » a inauguré une série hebdomadaire consacrée au handicap parue dans le New York Times, et publiée ensuite sous forme d’un ouvrage intitulé About Us: Essay from the Disability Series, qu’elle a codirigé. Elle intervient aussi en tant que consultante et conférencière sur l’éthique en santé, la conception de programmes et de cursus, les notions d’équité, inclusion, accessibilité, ainsi que sur les arts et la culture handis.